Devenir langue(s)

Parham Shahrjerdi


 

 Photo: Parham Shahrjerdi

 

 

Commençons par ceci : non, je ne suis pas traducteur. Traduire ne m’intéresse guère. Seulement, j’aime m’introduire dans une langue, la mienne,  par exemple, puis, en sortir pour m’introduire dans une autre langue, une autre, la tienne, par exemple. Mais la mienne, elle est déjà de-langué, cherche à déléguer : je languis pour ma langue.

 

Il  est des textes qui nous vivent, ainsi, même cessant de vivre, ils nous survivent. Censure fait partie de ces textes-là. Et une question: a-t-on mesuré l’envergure de ce qu’on désigne, ici comme un véritable signifiant-maître ?

 

 

 

συνεκδοχή

 

 

 

 

Serait-il concevable d’avoir une compréhension simultanée d’un terme et d’un autre ? Il s’agit là d’un adverbe ( ?) accompagné d’un nom commun, et créant ainsi un syntagme nominal : maux – père / maux – mère / mon maux – frère.

 

Une sorte de metônumia s’opère, en défigurant ces noms composés, un changement de nom qui peut se faire comme suit : référant --> signifiant --> signifié.

 

Les renvois sont multiples :

Maux renvoie aux mots, et au même moment,  renvoie au père. Et vice-versa.

Le nom composé maux – père peut être considéré comme un poly-signifiant, constitué de deux signifiants (maux et père), et chacun ayant au moins un signifié. L’ensemble maux – père, en voisinage d’un certain mon père, peut être interprété comme multiple renvoi : maux, le mal, père, la famille, et par maux qui est mon, le narrateur se dispose de tout le mal, de tous les maux.

 

 

Les mots les maux : les maux des mots

 

 

Proposons une hypothèse : et si chaque mot n’était qu’un mal, et ceci, dans tous les sens : physique, métaphysique et moral (ici, nous référons aux trois axes du mal selon Leibniz sans y adhérer pour autant). Chaque mot donc, est porteur du mal. Nous disons père, nous disons mère, nous disons frère, et le mal y est. Comment confronter le mal ? Le posséder? Le repousser ? Dans le poème intitulé Spleen, antérieur à Censure, Abdolrezaei écrit :

 

 

J’ai sauvé ma vie

Pour trahir en bloc

    Mon père ma mère mes amis         tous des humains

 

 

Nous assistons ici au cœur de la société, avec la famille, avec des amis. Ces humains, définisseurs du bien et du mal. Mais aussi, les censeurs, et justement, les premiers cercles de la censure, exécuteurs de la censure la plus dure. Ces humains qui attribuent le mal au mot, le mot – mal, devenant le mot à éviter, le mot censuré. Il y a donc des mots qui souffrent (les non-dits), et puis, des mots qui sont à l’origine de la souffrance (humains, société, censure, famille, père, mère, amis…). Le début du poème démontre bien l’action menée par ces mêmes humains :

 

 

Au massacre de mes mots

On arracha la tête de la dernière ligne

 

Les références à la famille sont manifestes. Aussi, en écrivant ce poème en français, je suis arrivé à une phrase telle que :

 

 

Et Londres avec un temps bariolé encore

Attend sœurement

Pour que la mort s’allonge sur mon corps

Pour que la vie me tue encore.

 

 

Une sorte de personnification est suggérée : Londres est ma sœur. J’aurais pu me contenter de dire : [elle] attend telle une sœur, ou encore, [elle] attend comme une sœur. Mais j’aurais besoin plus que cela, un terme équivalant de fraternellement. Sœurement, porteur de sœur, de sûrement, et tout cela, porteur de la famille, porteur du mal.

 

 

Et etouffer les mots les maux.

 

 

Le persan s’écrit en français. Je l’ai écrit en français, non, je l’ai écrit dans mon français.

 

 

 

Du monolinguisme au poly-linguisme d’autrement

 

 

Il y a en effet une certaine connectivité entre cette langue, nommée persane avec toute autre langue. Notre tâche consiste à rendre possible ces connectivités, par un acte, jadis considéré comme impossible, aller au-delà de la traduction pour arriver à une re-création. Dans cette re-création, il se passe des choses, inattendues parfois, improbable d’un temps à l’autre.

 

Un chantier de création, des chantiers de re-création ont été conçus pour que la langue s’ouvre vers… Vers quoi ? Vers toute possibilité non-découverte. A la rencontre d’une langue, ici la langue persane, avec la langue d’hôte, un échange s’établit, il s’agit d’un rapport donnant-donnant, la langue d’hôte comme la langue d’hôte s’ouvre, toute langue devient l’ouverture même pour possibiliser l’autre. L’une devient l’autre. Dans ce devenir, qu’est-ce qui se passe ?

 

Ce que nous allons présenter ici :

 

-         chaque chantier propose ses produits, ses créations, ses re-créations

-         une relecture de cet acte est proposée pour se rendre compte de ce processus

-         entendre la langue, entendre la langue d’autrui, entendre la voix de la langue, devenir oral

-         puis, un travail latent, puis, un travail pour une langue, pour des langues à venir

 

  

Ici, nous sommes en train de créer et en même temps, présenter l’héritage de la littérature post-exil. Une littérature qui, dépassant son territoire, dans de nouveaux territoires, s’installe.

 

En ce sens, la littérature post-exil, est toujours en-cours, étant toujours en train de…, elle ne cesse de changer le cours des choses, c'est-à-dire le cours de la langue, celle d’hôte, et celle d’hôte. A suivre, donc.  

 

 

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